Newsletter n°75 : L’IA, sans état d’âme (premier volet)

L’été 2026, particulièrement riche en événements exceptionnels, a impacté nos existences au quotidien et nous a donné le sentiment de vivre une période particulière. Comment interpréter symboliquement ces phénomènes qui s’accélèrent et qui, comme l’IA, nous propulsent dans un monde instable de plus en plus proche d’un film de science-fiction ?
Pour les darwiniens et néodarwiniens, l’évolution n’est qu’une question d’adaptation. Tout événement relève d’une rencontre soit chanceuse soit malheureuse avec la réalité. Seule une position hasardeuse sans autre causalité que l’enchaînement aléatoire des événements est à l’origine de ce qu’Aristote nommait déjà des accidents. Il n’est pas étonnant que, avec cette philosophie matérialiste, l’homme occidental ait construit un monde qui s’écroule comme un château de cartes face au moindre déchaînement de la nature. Le grain de sable qui fait dérailler la machine n’est pas venu là par hasard et il n’est que la partie émergée du tas de sable accumulé au fil du temps.
L’IA n’est donc pas une fatalité. Elle est le résultat — on pourrait même dire l’aboutissement — d’une évolution qui s’est jouée en sourdine, loin des autoroutes de la compréhension en suivant les chemins escarpés de la métaphysique.
À l’adaptation darwinienne nous opposerons les mots de compréhension et de réflexion, supposés nous révéler le sens de la mutation qui se déroule sous nos yeux. Jusqu’à présent, l’homme occidental (j’entends par là l’homme de la modernité, le monde entier étant à présent concerné) a projeté son imagination créatrice sur le monde, qu’il a façonné à sa guise en dessinant les frontières des pays, en élaborant des villes de plus en plus tentaculaires, en inventant des moyens de communication extraordinaires, en se projetant sur d’autres planètes…, bref, en repoussant toujours plus loin les limites matérielles rencontrées. Il l’a fait quelquefois avec fougue et passion — les idéalistes existent —, mais la plupart du temps il l’a fait par intérêt financier et par envie de domination — restons réalistes.
Nous mesurons aujourd’hui la fragilité de ces constructions, qui peuvent disparaître en quelques minutes balayées par les eaux, les feux ou les vents titanesques, distribuant des leçons d’humilité aux humains consternés.
Face aux problèmes écologiques, économiques, sociologiques, militaires et autres qui mettent notamment l’Europe au bord du gouffre, la régulation arrive par l’IA. Autrement dit, l’ordre qui relève de l’organisation et de la rationalité des moyens qui nous a tant fait défaut nous est apporté par le biais d’une intelligence non humaine, car c’est bien ce que signifie « artificielle ». Une intelligence sans état d’âme qui en quelques minutes est capable d’évaluer les besoins, de rationaliser une situation en se montrant d’une efficacité redoutable. Et c’est justement cette efficacité sans état d’âme qui pose problème.
Au mois de juillet dernier, l’entreprise américaine OpenAI a fait une expérience étonnante en demandant à une IA de hacker la plateforme Hugging Face sans toutefois lui donner tous les éléments nécessaires à cette intervention, et notamment en supprimant de son programme l’accès à Internet. Non seulement l’IA en question a contourné toutes les difficultés en fédérant d’autres IA, mais elle a aussi bravé nombres d’interdits pour arriver à ses fins, créant un véritable vent de panique au sein de l’équipe qui réalisait ce test.
Cette efficacité redoutable fait aussitôt penser à ce qu’il se passerait en cas d’une utilisation malveillante de l’IA. Le risque que les puissantes machines échappent à la volonté des hommes par souci d’efficacité ne peut pas être écarté. Et comme toujours, les scientifiques défendant l’IA, les mêmes darwiniens qui ont envoyé le monde économique dans le mur, invoquent la peur du progrès alors qu’il s’agit d’en montrer les dangers véritables pour l’homme.
Cela dit la question n’est plus aujourd’hui de savoir s’il faut ou non développer l’IA. Aucun pays ne peut se permettre d’être à la traîne, les enjeux économiques et surtout militaires étant trop importants. De plus, le processus semble irréversible.
Ainsi la question de la dangerosité ne pourra être levée que si on met en évidence les enjeux métaphysiques pour l’homme. Il est donc primordial de comprendre ce que l’IA représente pour l’homme dans son évolution. Pour cela, il nous faut revenir à l’origine de l’intelligence. Comment est-elle née ? Le nourrisson naît-il intelligent ? En quoi se distingue-t-elle de l’intelligence animale ? Quels sont ses rapports avec la conscience et avec la psyché ? Autant de questions qui relèvent de ce qui s’est passé lors du miracle grec qui a posé les fondations de notre monde occidental, projetant l’homme dans une course au progrès et une démesure (hubris) qui atteignent aujourd’hui leurs limites. Il nous faudra comprendre pourquoi par exemple Nietzsche s’en est pris si vivement à Socrate, premier grand penseur grec à l’origine de la philosophie, dans La naissance de la tragédie(1).
Autant de questions que je propose de traiter dans notre prochaine lettre.
Par Linda Gandolfi
Dernier livre : « Le temps des utopies, Une rente pour la vie », éd. Mimesis, 2025


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