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Newsletter n°74 : L'approche symbolique (3ème volet)

  • 23 juil.
  • 5 min de lecture

 

Cette saga de la conscience nous a conduit à nous projeter dans le futur et imaginer un monde qui laisserait une large place à la conscience, à la réflexion, à la considération de son prochain, bref à un monde qui n’existe pas.

Nous avons également constaté que l’homme occidental a toujours été un terrible prédateur aussi bien pour la nature que pour lui-même, et on ne voit pas très bien ce qui pourrait le faire changer. Ce n’est pas faute de l’avoir prévenu et les textes philosophiques, religieux, et sociologiques n’ont cessé de l’alerter sans résultat à ce jour.

Alors pourquoi cette attitude que l’on pourrait qualifier d’infantile pourrait-elle changer ?

 

Justement parce qu’elle est infantile au vrai sens du terme ! Nous avons montré dans la dernière lettre que l’évolution se présente, pour la plupart des philosophes, comme une lente émergence de l’homme à la conscience, un éveil progressif à une réalité qui se donne dans sa manifestation extérieure, et qui conduit à une dialectique entre la part consciente de l’Histoire et la part inconsciente.

On peut donc supposer, notamment avec Georges Gusdorf, que la conscience perceptive, très aiguisée au début de l’existence, laisse entrevoir les formes de la vie qui se donne alors dans son essence. Cette conscience se voile ensuite progressivement pour laisser la place à une compréhension intellective du monde beaucoup moins riche que la précédente mais beaucoup plus individualisée. Si tel est le cas, le processus historique, par définition, doit avoir une fin. C’est ce qu’exprime G. Gusdorf quand il écrit : « La découverte de l'autonomie de la conscience comme fondement et matrice de toute norme achève ainsi le progrès de civilisation qui se poursuivait depuis les origines de l'histoire »[1]. L’entrée dans l’historicité peut facilement être datée à ce moment où les Grecs posent les fondations des institutions occidentales.

Gusdorf poursuit : « Conscience est prise du rapport qui lie généralité et personnalité. Grâce au décapage réalisé par la dialectique, la vérité passe du régime du contrat collectif à celui de l'engagement personnel. Sous le chiffre de la norme intelligible, dans la réciprocité de l'individuel et de l'universel, un nouvel âge mental de l'humanité a pris naissance, consacrant l'avènement de la Raison à la souveraineté ».

 

La compréhension au XVIIIe siècle notamment par Kant de ces deux niveaux de conscience, dont le premier — la conscience perceptive — est devenu inaccessible, permet aujourd’hui d’espérer que l’homme soit en mesure de saisir que ce qu’il voit et entend n’est que la partie visible d’un immense iceberg.  

Cela se traduit par une évolution historique qui imprime sa marque étape par étape, à chaque époque, donnant l’impression qu’un progrès est en marche. Non un progrès matérialiste mais le progrès de l’esprit qui s’immisce dans toutes les questions de société.

Or, nous avons vu qu’il semble bien que l’homme soit arrivé à une étape cruciale de cette progression le mettant face au mur des conséquences de ses actes.  Cette situation permet de penser qu’une limite à l’hubris — la démesure narcissique — est peut-être en train de se révéler, nous obligeant à prendre en considération le poids de nos actes.

Ouvrir le regard sur un monde qui « pédagogise » l’être en lui donnant accès aux liens subtils entre son intériorité et son extériorité, telle est la projection que nous proposons de faire sur le futur. Cette conscience supérieure mettrait l’homme en présence des liens invisibles qu’il noue avec les objets et les sujets. Ainsi les événements qui tissent l’Histoire — événements subis jusqu’à ce jour — pourraient être interprétés et donneraient aussitôt accès à une pensée métaphysique.

C’est ce que nous annoncions dans la précédente lettre en envisageant les aspects symboliques de ces événements. Le symbole permet en effet de relier tout événement à l’origine qui le fonde. Chaque acte, mais aussi chaque difficulté, chaque insatisfaction n’est que la trace d’une histoire qui ne peut que nous pousser à une connaissance plus approfondie du « qui suis-je ? ».

Ainsi chaque événement — y compris les plus douloureux — peut être interrogé dans son sens caché qui court au fil de l’histoire du sujet et de l’histoire du monde. Vaste programme qui donne un relief passionnant à l’expérience existentielle. La question n’est plus de répertorier les erreurs de l’homme, — le mal est fait —, mais d’élever chaque problème quotidien à sa valeur profonde sous-jacente.

 

 Il ne s’agit plus par exemple d’étiqueter tel trouble TDH ou n’importe quel sigle qui vient figer le problème comme le sceau accolé sur le front de l’enfant, mais de comprendre le sens qui cherche à émerger derrière ces milliers d’étiquettes qui sont apparues depuis une vingtaine d’années faute de chercher un sens à ces manifestations. Que signifient ces troubles au sein de la famille et au sein de la société ? Tout se passe comme si un pourcentage important d’enfants venait exprimer le malaise entier d’une société qui ne sait plus élever son existence à une valeur métaphysique.  Osons poser les vraies questions sur la déperdition du sens.

 

Kant estimait que le plus grand mal qui rongeait les sociétés était le mensonge. Cela paraissait quelque peu naïf. Or, aujourd’hui, la question centrale est : comment vivre dans un monde où tout le monde — ou presque — ment, dans un monde où tout est faux ? Seul le symbole permet de redonner un poids à la parole, un poids à l’expérience existentielle. Il est ce qui relie tout événement personnel à son origine universelle. En montrant le déterminisme historique qui donne le sens de ce qui arrive, paradoxalement, le symbole est la clé de la liberté. Il renvoie toute question à l’origine qui le fonde et laisse émerger la dialectique historique qui enserre tout questionnement dans le temps. La vie se présente alors comme une toile dont on a perdu des mailles. Il ne s’agit pas de les remplacer mais juste de voir les trous et de ne plus en créer de nouveaux.

 

Dans la précédente lettre nous avons envisagé un troisième miroir qui permettrait non pas de sortir du narcissisme car la configuration psychique actuelle ne le permet pas, mais de s’élever un peu au-dessus de nos insuffisances en allant à la rencontre de ce qui se joue. La multiplicité du monde qui nous parvient au travers des écrans permettrait en effet cette relativisation. Plus le monde est brouillé, plus son opacité est lisible et permet d’apercevoir l’essentialité. Telle est la configuration chaotique actuelle qui impose de s’élever au-dessus de ce chaos et d’aller à la rencontre du seul élément de vérité : l’esprit.   

 


Linda Gandolfi


[1] Georges Gusdorf, Mythe et métaphysique, ed. Flammarion, 1953, p 133

 
 
 

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