Newsletter n°72 : Mensonge ou vérité : la lucidité est-elle un pas vers plus de conscience ?
- il y a 6 jours
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Par Linda Gandolfi
Auteure du Temps des Utopies, une rente pour la vie (éd. Mimésis, 2025).
Que signifie l’invasion de tous ces « fake » qui nous assaillent au quotidien : fake-news, fake-site, fake-mails, pièges bancaires, pièges commerciaux, pièges sentimentaux et autres arnaques de toutes sortes que nous sommes sans cesse invités à déjouer ? Le développement d’Internet et des réseaux sociaux, et depuis quelque temps l’IA, oblige à vérifier sans cesse les informations reçues. La première activité du matin consiste à jeter les mails inopportuns. Le tri du courrier n’a plus rien en commun avec le tri opéré par ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps les PTT. Un véritable ancêtre dont le sigle fait sourire les enfants.
Comment faire la part du vrai, du réel, de l’authentique, dans toutes ces informations ? Tout se passe comme si notre attention devait être sans cesse aux aguets. La fraude est partout. Or, si chacun de nous est un pigeon potentiel, ne l’avons-nous pas toujours été ? Quelle est la place du mensonge dans les transactions ? Le capitalisme ne s’est-il pas construit sur une plus-value fictive des objets ?
Il est tout d’abord remarquable qu’à côté de ce processus vicieux cohabite un processus vertueux. Car l’on ne peut pas éliminer les aspects positifs d’Internet. Les réseaux sociaux ont en effet permis le rapprochement des gens, l’entraide gratuite (notamment la constitution de cagnottes), les échanges de services plus conformes à la réalité des coûts, la circulation d’informations dont certaines fort heureusement sont valables : la mise en commun d’études, de livres, de thèses universitaires, de conférences et de cours … d’une valeur inestimable. Sans compter tous les conseils utiles de bricolage, cuisine ou autres tutos pratiques partagés gratuitement. Ainsi, les découvertes techniques apportent leurs lots d’avantages comme leurs inévitables inconvénients.
Or, chaque étape de ce que nous appelons — sans doute de manière abusive — le progrès est, pour Hegel, une étape de franchissement d’un seuil de conscience, comme si la réalité nouvelle qui apparaissait dans le cours de l’Histoire ouvrait de nouvelles portes d’éveil et de responsabilité pour l’homme et surtout pour l’esprit qui l’habite. Ainsi, depuis le développement des nouvelles technologies, c’est un autre monde qui a surgi de la Toile : une sorte de grand marché aussi bien d’idées, de conseils que d’alertes, avec tout à la fois le meilleur et le pire. Quelle est la conséquence pour l’homme de ce grand mouvement qui accompagne la mondialisation ? Et que pouvons-nous anticiper pour l’avenir de nos enfants ?
La première remarque est que « L’homme est toujours un loup pour l’homme » (1)
Rien de nouveau à ce sujet depuis le constat de nos antiques ancêtres. Mais peut-il être autre chose ? Là est toute la question. La proximité du monde et des autres rendue possible par la Toile va-t-elle transformer les consciences comme l’envisageait Hegel ?
On peut bien sûr considérer qu’ainsi va la vie et que les enfants s’adapteront tout comme nous nous sommes habitués à toutes les transitions nées du progrès en renforçant toujours plus notre paranoïa. Cette adaptation a cependant ses limites et les guerres meurtrières que nous vivons en ce XXIe siècle ne nous incitent pas à penser que l’homme est devenu plus vertueux au fil de l’Histoire. On pourrait même penser le contraire.
Pourtant, nous ne sommes qu’au début de cette grande transformation et rien ne nous permet de dire que les enfants agiront de la même manière. Cela représenterait une incontestable rupture mais elle donnerait un sens, enfin, à ce que nous vivons : aller au bout de l’impasse narcissique.
Nous avons vu plus haut qu’une des conséquences de l’accès aux nouvelles technologies est de nous obliger à élever notre niveau de vigilance face aux arnaques, tant celles visibles que celles cachées dans les plis du système qui durant des siècles nous ont fait prendre des vessies pour des lanternes, tels les mensonges au plus haut niveau des États.
« Les non-dupes errent » disait Lacan (1901 – 1981), en l’écrivant de façon un peu différente (les noms-du-père) sans se douter que cette errance frappait à la porte d’un futur qu’il était bien loin d’envisager.
Aujourd’hui, quelques clics suffisent pour que l’humanité soit là, à la portée de chacun, sur la Toile bariolée qui ouvre sur la béance d’un monde devenu tout proche. Le bouleversement est trop important pour ne pas envisager une suite quelque peu différente de ce qui a existé jusqu’à ce jour. En effet, cette errance ne serait-elle pas le signe d’un pas vers les autres ? Autrement dit, la question qui recouvre toutes les autres : l’homme confronté au « tout » du monde, peut-il sortir de son narcissisme et de son hubris ?
Je propose d’explorer la question : « y a-t-il un au-delà du narcissisme ? » à lire dans la prochaine lettre.
[1] La première formulation de cette sentence est attribuée à Plaute et a été reprise par le philosophe anglais Thomas Hobbes, au milieu du XVIIe siècle dans son livre Le Léviathan.


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