Newsletter n°65 « Un monde à refaire » de Claire Deya (1)
- lesenfantsdechiron
- 23 juin
- 3 min de lecture
Depuis quelque temps, le terme de « guerre » court à nouveau au travers des discours comme une fatalité à laquelle le monde ne peut échapper. A la fin du XXe siècle, les horreurs de la dernière guerre étaient suffisamment proches pour que tout conflit soit inenvisageable. Mais le vent tourne et l’Europe, désormais, a décidé de se réarmer. Une armée dissuasive bien sûr mais on ne sait jamais… Les hommes oublient vite, même si les images de Gaza et d’Ukraine sont éloquentes.
Voulons-nous vraiment jeter nos enfants dans l’enfer de la guerre ? Est-ce donc cela que le monde propose comme avenir ?
En ces temps perturbés, les témoignages sur ce qui s’est passé en France il n’y a pas si longtemps sont salutaires. C’est le cas du roman Un monde à refaire de Claire Deya.
L’action se situe au moment où la fin de la guerre est proche. Le débarquement de Provence a eu lieu ; moins spectaculaire que celui de Normandie, surtout moins médiatisé par De Gaulle.
Fabien, Vincent, Enzo et les autres se sont portés volontaires pour déminer les sols. On leur a adjoint des prisonniers allemands. Ils nous doivent bien cela ! Certes mais tout n’est pas si simple. Claire Deya a choisi de nous faire voyager à travers cette période intermédiaire entre la fin de la dernière guerre et le commencement d’une autre vie. Elle a glissé sa belle plume dans cet interstice étroit saisissant au vol le désarroi des êtres tentant désespérément d’émerger de la sidération de leur âme devant l’horreur qu’ils viennent de vivre.
Entre la joie provoquée par la fin de cette tuerie et le terrible chagrin devant le comptage des morts, la reprise de la vie au quotidien s’avère difficile. Il y a ceux qui ne reviendront plus comme toute la famille de la jeune Saskia, tuée en camp de concentration, ceux que l’on cherche désespérément et qui ont fui pour éviter les rafles, ceux qui ont retrouvé d’autres compagnons de voyage, ceux enfin qui sont là mais qu’on ne peut atteindre car l’histoire est devenue indicible. Ils ont certes échappé à la mort mais ils restent absents aux autres.
On se retrouve au bord de la plage de Hyères. Le sol est truffé de mines. Il y en a de toutes sortes : le danger est sans arrêt présent comme au combat, pire peut-être.
Les démineurs sont volontaires. Les Français, ceux revenus d’Allemagne ou ceux du maquis, ne savent plus vivre hors du danger. Il leur faut travailler côte à côte avec les Allemands et partager la peur, bref redevenir des hommes et non plus seulement des soldats avec un matricule.
Mais comment faire confiance à ceux qui quelques jours plus tôt paradaient dans la ville du haut de leur supériorité. On s’observe, on s’épie, on se perd en conjectures.
Pour survivre, nombreux sont ceux qui se sont fixé un but : retrouver la femme dont le souvenir a empêché de sombrer, chercher un reste de famille, une maison, des amis d’avant, une raison de trouver la force de s’insérer dans un monde qu’on ne reconnaît plus.
L’expérience de la guerre, l’expérience de l’horreur, a creusé un fossé gigantesque empli de choses non racontables, non partageables. Les mots eux-aussi sont morts dans les tranchées, dans les salles de torture et dans les camps de concentration. Ils se sont tus à jamais du fait de leur impuissance à décrire la douleur.
Déminer la plage est bien sûr symbolique. L’homme marche sur un chemin couvert d’obstacles qu’il a lui-même semés.
A l’heure où les extrêmes arrivent au pouvoir sur les défaillances de la démocratie, ce livre vient grossir les témoignages qui appellent à se souvenir que l’horreur est toujours là, juste derrière la porte comme si l’homme avait régulièrement besoin de sonder les profondeurs titanesques de son pouvoir nocif.
La plage de Hyères a repris des airs de fête. On y entend le rire des enfants quand l’eau éclabousse leurs mollets ronds. Jusqu’à quand ?
Merci Claire Deya pour ce roman magnifique.
Linda Gandolfi
[1] Claire Deya, Un monde à refaire - Les éditions de l’Observatoire, 2024.


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