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Newsletter n°45 novembre 2022 : Transmission

Vous avez été nombreux à nous demander une suite à la lettre d’octobre voire un approfondissement des conditions actuelles qui spécifient la position de parent. Si je résume vos questions : en quoi la position des parents aujourd’hui doit-elle différer de celle d’hier ? Qu’est-ce qui peut permettre à l’enfant de se construire différemment ou plus exactement de se construire de manière à faire face au chaos du monde qui s’annonce ? Vers quoi ou dans quel sens la fonction parentale doit-elle évoluer ? Pour répondre à ces questions certes fondamentales, il nous faut dans un premier temps cerner au plus près le rôle des parents. En quoi consiste le fait d’être parent ?


Mettre un enfant au monde relève d’une lourde responsabilité qui suppose que l’on a les moyens d’accompagner cet enfant dans son développement aussi bien sur le plan matériel en lui apportant un minimum de confort que sur le plan psychique en étant capable de l’aider à grandir. Or, on sait depuis un certain temps déjà, et notamment grâce à la psychanalyse ou même aux approches comportementalistes, que l’amour et la bonne volonté ne suffisent pas.


Jusqu’à une époque récente, on se contentait « d’élever » les enfants au mieux, c’est-à-dire qu’on s’efforçait de leur donner une bonne éducation, un bon niveau d’études, tout en modelant leur personnalité sur le modèle familial. Éduquer était alors le maître mot qui pouvait se traduire par toute une palette de contraintes plus ou moins violentes et surtout plus ou moins efficaces. Je renverrais ici à la fameuse lettre au père de Kafka à titre d’exemple[1]. C’est ainsi que des parents bien intentionnés ont pu se transformer en bourreaux, ou que des parents, toujours aussi bien intentionnés, mais sans aucune autorité, ont pu nuire au développement de leur enfant.

La situation sociale a bien évidemment joué un grand rôle ; un enfant de milieu favorisé et cultivé avait et a toujours plus de chance de se développer qu’un enfant d’une HLM d’une banlieue défavorisée.


Mais les choses ne sont pas aussi simples et la clinique psychanalytique, pédopsychiatrique ou même pédiatrique a révélé l’impact des causes relationnelles dans les difficultés rencontrées par les enfants. Elles ne peuvent certes pas être dissociées artificiellement de tout un contexte mais les différences sociales ou les idéaux éducatifs deviennent assez vite secondaires face à l’implication des affects.

Cette révélation a certes eu l’effet pervers d’une grande culpabilisation, mais c’est là qu’intervint le fait essentiel à savoir que cette implication des parents est avant tout inconsciente. Ainsi, le niveau social ou l’idéologie éducative n’expliquent pas tout. L’enjeu de la parentalité se déplace alors sur la question fondamentale de la transmission qui est elle-même au cœur du nœud relationnel.


En effet, l’élément principal de la mission des parents se révèle être la « trans-mission ». C’est en effet dans et par la transmission que se joue un des aspects les plus intéressants de l’évolution psychique.


Et c’est à ce point précis que la position des parents peut changer. Leur responsabilité se situe dans la conscience plus ou moins grande qu’ils ont de ce qu’ils transmettent car une grande part de cette transmission, paradoxalement, leur échappe. L’objectif des « Enfants de Chiron » est justement de mettre en évidence ces schémas de répétition qui courent de génération en génération en les confrontant une fois pour toute à l’universalité des principes qui sous-tendent la construction psychique. En effet, l’enfant ne fait que révéler dans sa petite et jeune existence les limites psychiques de ses propres parents.


D’aucuns diront que c’est une extension de la théorie psychanalytique de l’inconscient appliquée à une vision transgénérationnelle. Ce n’est pas faux mais à cela s’ajoute le soutien des mythes qui viennent étayer l’approche en ouvrant justement l’accès à l’universalité des grands principes de la construction psychique. Les mythes permettent cette confrontation entre le développement d’une individualité et des lois universelles qui soutiennent ce processus d’évolution.


Ainsi, ce qui se dit dans un sommeil perturbé pourra être compris à partir du mythe d’Hypnos ; ce qui se joue dans un rapport difficile à la nourriture pourra être analysé à partir du mythe de Poséidon ; de même le mythe d’Héphaïstos nous éclairera sur une fragilité pulmonaire ; enfin Athéna pourra nous aider à comprendre des difficultés scolaires d’un enfant … Ces difficultés sont l’écho de situations relationnelles que l’enfant met en scène dans l’espoir qu’elles pourront trouver un dénouement.

La conscience de ce qui se joue en sourdine au sein des relations permet ainsi une approche très différente du rôle de parent qui doit s’ouvrir à un accompagnement profond et réfléchi de l’évolution de l’enfant. Ce dernier vient non seulement combler leur besoin d’amour, mais il rebat les cartes du jeu relationnel à la base de la construction psychique.


En clair, les parents peuvent devenir conscients de la transmission du négatif comme du positif. Ils peuvent être en mesure de comprendre les réactions de leur enfant et accepter que quelque chose de leurs propres difficultés d’accès à la réalité tente de se dire. L’enfant apparaît alors comme un miroir des enjeux existentiels qu’il projette comme des éclats de vérité autour de lui. Au plus proche de l’origine mythique de l’être, il en reflète les grands principes encore baignés de lumière universelle.


Les parents qui s’ouvrent à ce nouveau regard deviennent capables, à partir des véritables besoins de l’enfant, d’approfondir leur relation et de s’enrichir en retour d’un enseignement précieux sur eux-mêmes. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le bénéfice de cette dialectique existentielle qui fera que les enfants pourront se confronter à un monde sans porter le poids des générations qui l’ont précédé.


Linda Gandolfi


[1] Lettre au père de Franck Kafka http://docplayer.fr/207315-Franz-kafka-lettre-au-pere.html