Newsletter n°73 : Au-delà du narcissisme
- 13 mai
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Nous avons envisagé dans la précédente lettre (n°72) la possibilité de donner un sens à la transformation radicale de nos vies depuis la révolution des nouvelles technologies. En insistant sur la vigilance accrue qui doit être la nôtre face à une réalité qui se dérobe sous la pression du virtuel, nous avons émis l’hypothèse qu’il y avait peut-être, derrière ces puissants phénomènes, une raison au sens hégélien du terme, c’est-à-dire une raison supérieure qui ouvrirait des brèches vers une plus grande conscience de soi et du monde.
Pour aller dans ce sens, il convient de suivre la pensée de Hegel qui montrant qu’il existe un lien entre l’intériorité de l’homme (sa faculté de connaître ce monde) et l’extériorité (le monde lui-même qui subit ces transformations). La plupart des philosophes et des anthropologues sont d’accord pour accepter l’idée que l’homme occidental traverse l’histoire en enrichissant sa psyché par sa confrontation avec la réalité qui ne cesse elle-même de se transformer.
Cette dialectique appliquée à l’état actuel du monde ouvre donc sur une question : que signifie cette multiplication des écrans qui a envahi la planète ? Que peut-elle impliquer pour la conscience ? Où va ce monde qui se donne à voir dans un défilé d’images addictives qui captivent le regard. D’où vient cette fascination ?
Selon une idée inspirée de Gaston Bachelard(1), on pourrait estimer que les écrans, véritables fenêtres ouvertes sur le monde, sont comme autant de miroirs qui nous renvoient une réalité éclatée de nous-mêmes mêlant le vrai aussi bien que le faux. Cette piste nous conduit à interroger la signification du miroir dans les étapes de la construction psychique. Pour cela, petit retour à Freud.
La vision des stades de l’évolution de l’homme proposée par Freud est en effet assez proche d’une conception anthropologique. Freud distingue deux phases essentielles dans l’approche spéculaire, support de la construction psychique :
- La phase primaire (entre la naissance et environ 7-9 mois) au cours de laquelle l’enfant plonge son propre regard dans celui de sa mère sans pouvoir distinguer son être de cette dyade protectrice. Winnicott précisera que l’enfant « se voit » dans le visage de la mère laquelle représente alors le monde. Ce miroir originaire correspond pour Freud à un premier narcissisme qui s’enracine dans les profondeurs inconscientes de l’être. Une relation sensorielle préverbale qui permettra de construire progressivement une frontière entre un monde intérieur et une extériorité.
- La phase secondaire, celle reprise par Jacques Lacan au cours de laquelle l’enfant se reconnaît dans le miroir, confirme la première frontière de l’ego : il s’agit de l’expérience spéculaire fondamentale qui ouvre sur la conscience de soi. L’enfant, pour la première fois, se voit dans le miroir.
On retrouve donc dans le schéma analytique les deux moments isolés par Freud dans ce qu’il a appelé les deux narcissismes : primaire et secondaire.
Ces deux moments essentiels de la construction psychique débouchent sur une conscience du monde à nouveau en deux étapes : la phase d’intériorisation sensible jusqu’à environ 6-7 ans qui crée une première intériorité, et la phase intelligible (à partir de 7 ans) expérience intellectuelle qui élargit la connaissance à la culture.
Ces deux grandes étapes peuvent être analysées du point de vue philosophique sur les bases kantiennes jamais dépassées : la connaissance sensible demeure inaccessible et cela entraîne une perte de l’essence originelle fort préjudiciable à l’homme. Autrement dit, l’homme occidental a refoulé sa connaissance sensible pour faire place au développement de son intelligence sans plus jamais avoir de certitude sur les questions essentielles de l’existence sauf à devenir un artiste.
La multitude d’opinions qui surgissent d’Internet témoigne de cette cacophonie générale qui tient aujourd’hui du chaos. Dans ce contexte de vérités relatives et comme l’avait prévu Kant, le narcissisme ne peut que grandir et devenir démesuré. Jusqu’où ? Telle est la question qui se pose aujourd’hui à l’heure où l’Occident semble toucher les limites de sa progression.
Ainsi, pour poursuivre l’expérience et compte tenu de la multiplicité des écrans, nous avons imaginé un prolongement de l’expérience spéculaire, c’est-à-dire un troisième miroir. Il ne reflèterait plus le visage de l’homme certes nécessaire à la construction du moi, mais il serait un immense puzzle qui renverrait à l’image éclatée d’une unité cachée. Les écrans représenteraient par conséquent une troisième étape de l’identité entre le moi et le monde ce qui ouvrirait enfin sur la possibilité de comprendre que ce dernier n’est jamais que notre représentation pour emprunter cette image à Schopenhauer.
Je résume :
- 1er miroir : l’être se voit dans le visage de la mère ou la première matrice originelle — la Materia prima—, qui humanise le regard de l’enfant et lui donne chair. C’est le stade de l’intériorisation sensorielle du monde des origines au cours duquel l’âme de sensibilité s’ouvre à la perception d’une réalité qui se donne dans l’essence même des choses.
- 2e miroir : Moi ou Moi-je. L’enfant reconnaît son visage comme différent de celui de sa mère. L’expérience sensorielle s’unifie autour de la psyché.
- 3e miroir : les écrans renvoient l’image éclatée du monde, reflet de la diversité de l’homme. Il s’agit d’une intériorisation symbolique qui permet de recréer une unité du monde où tout est symbole se rapportant à l’homme. L’autre n’est pas l’étranger mais une part de nous-même qui, tel un fantôme, hante les écrans.
Ces miroirs-écrans qui captivent tant les enfants représenteraient alors le nouveau visage de l’homme dans sa diversité la plus absolue.
La fascination que les enfants ont pour les écrans et plus généralement pour l’image viendrait alors de cette tentative de se trouver au cœur de ce monde d’images. Mais pour cela il leur faudra développer une autre phase de la conscience permettant de symboliser l’ensemble de ces données multiples afin de ne pas s’y perdre.
L’approche de l’essence originelle du monde ne serait pas un retour à l’expérience sensorielle comme le préconisent les courants philosophiques phénoménologiques, mais une compréhension intelligible émanant des symboles, seuls capables de s’élever au-dessus du vrai et du faux.
Tel serait l’enjeu de cette nouvelle phase de l’évolution. Une vérité pourrait alors se dégager de ce chaos lequel n’est pas sans rappeler le chaos originel.
C’est ainsi que derrière l’expérience des écrans se profile la rencontre avec ce monde qui surgit de manière éclatée de la Toile, et qui nous paraît si étrange. Chacun peut intuiter la révolution que représente cette expérience à mi-chemin entre le sensible et l’intelligible, alors que nous ne disposons pas de l’outil de conscience qui devrait justement naître de cette expérimentation nouvelle de la réalité. Tel est le drame de l’homme de devoir sans cesse avancer en aveugle dans la mesure où il trace son chemin tout en le découvrant.
Comment aider les enfants à prendre ce tournant sans se perdre ? Dans un premier temps et dans l’attente de cette nouvelle étape de la conscience, nous ne pouvons qu’anticiper le mouvement en analysant les faits du monde d’un point de vue symbolique.
Nous tenterons dans une troisième lettre de montrer ce que signifie concrètement l’interprétation symbolique et de pénétrer cette dialectique subtile qui s’ouvre entre le sujet et le monde via les écrans.
(1) Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, Poche, 1993


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