Newsletter n°10 Le Mythe de Déméter : Pulsions de vie et pulsions de mort

Le printemps est là ! Il est d’autant plus apprécié qu’on l’a beaucoup attendu surtout dans la partie nord de la France où le soleil s’est fait rare cet hiver. Pour les enfants, c’est un moment important car ils sont plus proches de la nature que les adultes et ressentent davantage les énergies d’éveil qu’elle révèle en eux.

Ce rythme de la nature n’est qu’une déclinaison du premier grand rythme dont nous avons parlé dans notre précédente newsletter, le rythme du jour et de la nuit.

C’est Déméter la grande déesse des moissons et sa fille Perséphone, qui vont nous aider à comprendre cette nouvelle étape de l’évolution. Mais comme l’écrit Xavier Tilliette[1], « Déméter et Perséphone ne sont pas des figures emblématiques de l’agriculture, elles n’ont rien à nous apprendre sur les travaux champêtres ». C’est de tout autre chose dont il s’agit qui a trait à l’évolution de la conscience.

 

Le mythe

Il existe de nombreuses versions du mythe de Déméter et de Perséphone et j’ai choisi de m’appuyer sur l’hymne homérique dont on peut trouver facilement le texte sur internet. Précisons que pour beaucoup de mythologues, il est à l’origine des mystères d’Éleusis. En voici le résumé :

Après le partage de la domination du monde par Zeus, Hadès son frère, a hérité du monde souterrain des morts, un lieu lugubre et effrayant. Difficile donc pour Hadès de trouver une compagne qui veuille l’accompagner en ce lieu. Or, il est tombé amoureux de la jeune et belle Perséphone, fille de Déméter et de Zeus ; et ce dernier a promis au dieu des enfers qu’elle serait sa femme !

Ainsi, alors que la jeune fille batifole dans un champ de fleurs avec ses compagnes parmi lesquelles Athéna et Artémis, elle est attirée par un magnifique narcisse. Au moment où elle veut le cueillir, Hadès surgit des profondeurs de la terre et l’enlève.

Déméter ne trouvant plus sa fille, la cherche désespérément durant neuf jours et neuf nuits. Hélios, le soleil, qui a bien évidemment assisté à l’enlèvement, finit par lui dire la vérité. La Déesse entre aussitôt dans un chagrin immense qui a pour conséquence d’assécher les récoltes.

Déméter se rend alors à Éleusis déguisée en vieille femme, où elle est accueillie avec l’hospitalité coutumière par les jeunes filles du pays.  S’étant présentée comme une nourrice, Métanire, l’épouse du roi d’Éleusis qui vient d’avoir un enfant alors qu’elle ne l’espérait plus, lui confie la garde son bébé, Démophon. Déméter s’acquitte de son rôle de nourrice mais tente de rendre l’enfant immortel. Ainsi, au lieu de le nourrir avec du lait, elle lui donne la nourriture des Dieux et effectue chaque nuit un rituel magique plongeant l’enfant dans un feu purificateur. Une nuit, Métanire surprend Déméter, et horrifiée par la vue de son enfant en flamme, le retire aussitôt. La Déesse dévoile alors sa véritable identité et demande au roi d’Éleusis de lui construire un temple. C’est dans ce lieu qu’elle procédera ensuite aux fameuses initiations des mystères qui préparent notamment les hommes à affronter ce qui se passe après leur mort.

La Déesse en deuil rejoint le temple mais reste inconsolable et cela fait à présent une année que la terre a été rendue stérile, menaçant les hommes d’une famine destructrice. Face à une telle désolation, Zeus demande à Hadès de rendre la jeune fille à sa mère. Hadès y consent mais, il y a un « mais ». En effet, nul ne peut quitter —même les dieux — le royaume des morts, s’il a goûté à un de ses aliments. Or, Hadès a habilement fait manger à Perséphone le grain d’une grenade. Ni pomme, ni figue dans cette histoire hautement symbolique, mais l’éclat rouge et translucide de la grenade. Perséphone est définitivement liée à Hadès.

Un accord sera cependant obtenu et Zeus, magnanime, propose que Perséphone passe deux tiers de l’année avec sa mère et l’autre tiers auprès de son mari dans l’antre de la terre. Ainsi, à chaque printemps, au moment de la germination, Perséphone rejoint l’Olympe avec son époux.

Le rythme des récoltes est ainsi préservé, mais le mythe nous invite à démêler cette étrange situation qui met en scène le partage de Perséphone entre le lieu d’où elle vient qui est l’expression même de la vie et le lieu où son hymen la pousse, celui de la mort. Avançons avec prudence dans cette forêt de symboles presque trop nombreux, et qui nous ouvrent les portes des mystères.

 

L’Analyse

Le mythe de Déméter met en scène la puissance créatrice de la déesse des moissons qui, à elle seule, est capable de nourrir ou d’affamer tous les hommes. Elle est une transfiguration de la figure de Gaïa, la première terre-mère, avec une accentuation de son rôle nourricier. Il sera d’ailleurs beaucoup question de nourriture dans le mythe : la nourriture confisquée aux hommes, le grain de la grenade mangé par Perséphone ou encore la nourriture des dieux du petit Démophon.

Déméter symbolise donc la mère nourricière qui couvre le sol d’une nature bienveillante et qui apporte aux hommes la substance indispensable à leur vie.

Chaque mère est avant tout « nourricière » et dispense généreusement le produit de son sein dans un élan de vie qui confère à l’enfant un sentiment d’éternité. Le nectar coule à volonté du sein généreux. Pourquoi cela s’arrêterait-il ?

Perséphone, aussi appelé Corée, la jeune fille, représente le principe né de ces forces régénératrices. Adorée par sa mère qui l’élève loin de Zeus son père, elle symbolise le fruit du principe nourricier activé par Déméter. On peut donc penser que Perséphone va animer ce que peut être une première transformation de ce pouvoir vital. Sa vie, et plus précisément son alliance, nous introduit au cœur de cette transformation. Que devient le principe nourricier de Déméter dans le prolongement de sa filiation ? Que devient l’enfant après le sevrage maternel ? Comment les forces de vie vont-elles être limitées ? En quoi cette limitation est-elle nécessaire ?

Le destin de Perséphone n’est pas banal car c’est justement le Dieu des enfers qu’elle séduit et qu’elle suit. Quoi de plus opposé à la puissance vitale et végétale de Déméter que le lieu sombre des enfers habité par des spectres sans vie ? Là où Déméter dispense la vie, le dieu recueille les ombres dans la froideur de la mort.

Perséphone est donc placée entre deux amours : l’amour maternel de la déesse des moissons avec l’opulence de sa production et l’amour du Dieu des enfers qui anime un processus diamétralement opposé à la vie.

Dans quel but la mort peut-elle venir ainsi concurrencer les forces de vie ? Que signifie cette confrontation ? Nul doute qu’il y a là un symbole précis qui éclaire pour les humains un autre aspect de la nécessité de « se nourrir ». Et comme toujours dans les mythes, c’est bien de séparation qu’il s’agit. Une séparation d’autant plus difficile que l’amour maternel de Déméter est particulièrement enveloppant.

La distance prise par rapport à ce pôle rassurant, s’apparente ainsi à une petite mort dans la mesure où elle signifie l’extinction d’un état qui ne reviendra pas. La conscience de la temporalité qui caractérise la vie n’a pas de billet retour. On peut se souvenir du passé mais on n’y revient pas. Quant à l’avenir, il laisse présager une fin qui constitue une des rares certitudes en ce monde.

Perséphone a goûté au fruit de l’empire des morts. Un grain suffit à lui faire franchir le pas qui ne lui permet plus de retourner en arrière. La nourriture de maman est bien meilleure que toutes les autres nourritures, mais celle du dehors a le goût incomparable de la nouveauté et de la rareté. Et si la jeune fille pleure et proteste, nous verrons plus loin qu’elle prend son rôle de Reine des Enfers très à cœur.

Dans un premier temps, on ne voit pas comment les deux principes opposés de la mort et de la vie peuvent se réconcilier sauf à voir la mort triompher quand c’est Déméter qui rend stérile la terre.

Une première piste de compréhension nous est donnée par le voyage de Déméter. Ainsi, avant la négociation avec Zeus et au cours de ce rapport de force, on se souvient que la déesse, transformée en vieille femme, se rend à Éleusis et devient la nourrice de Démophon. Il ne s’agit plus de nourrir la terre entière mais de nourrir un nouveau-né. Or, Déméter va essayer de rendre l’enfant immortel comme si, ne voulant plus nourrir les hommes, elle tentait, à l’inverse, de les rendre immortels et de leur éviter le passage par l’Hadès. Sa ruse pour détourner le pouvoir d’Hadès est astucieuse mais la tentative aboutira à un échec, enfin, pas tout à fait. En effet, c’est un épisode important, car il laisse entrevoir ce que pourront être les mystères d’Éleusis à savoir une préparation de l’âme à une forme d’immortalité. Certes, les hommes ne peuvent échapper à la mort, mais tout au moins peuvent-il préparer leur séjour dans l’au-delà.

Le mythe nous montre en effet que la vie et la mort sont inséparables et doivent être insérées dans un cycle qui équilibre les forces en présence.

Ainsi certaines mères ont du mal à voir s’émanciper leurs enfants car inconsciemment, elles savent ce que la sortie de ce temps idyllique représente. La volonté de garder l’enfant « immortel » est une grande tentation. Nous en avons un témoignage littéraire explicite avec la fameuse relation de Mme Sévigné qui ne se console pas du départ de sa fille. « Ravage »[2] tel est le mot utilisé par Marie-Magdeleine Lessana pour évoquer cet amour dévastateur.  Mais il ne s’agit ici que d’une mise en scène extrême qui de plus a permis à Mme de Sévigné de laisser le témoignage littéraire de cette « culture » de l’apprentissage de la séparation dans l’expression de l’amour filial. C’est donc de ce côté-là, qu’il va nous falloir trouver une explication.

 

Dénouement

Face à la désolation que provoque Déméter, Zeus est contraint de demander à Hadès de rendre la jeune fille à sa mère. Le combat des deux divinités doit aboutir à un compromis.

Le mythe nous montre que la puissance créatrice de la nature doit être réfrénée et c’est dans cet hymen avec le dieu des morts en personne que la fille de Déméter montre comment aller chercher cette limitation. En elle, les forces productives vont subir une transformation radicale du fait de son alliance avec le dieu des morts.

Les attributs de Perséphone trahissent le compromis qu’elle va devoir faire : elle possède à la fois l’épi de blé qui lui vient de sa mère et la torche qui éclaire la noirceur de la nuit et qui lui vient d’Hadès. Le blé qui deviendra un symbole de transformation dans le christianisme laisse entrevoir toutes les possibilités de métamorphoses de la nature. La torche est évidemment plus explicite dans la mesure où elle évoque la nécessité d’éclairer les coins sombres et vise directement la connaissance.

Quant au rôle de Perséphone, et si on en croit les nombreuses représentations de la Déesse, elle l’exécutera avec beaucoup d’application auprès du dieu des enfers ; on dit même qu’elle se montrera intraitable dans le jugement des âmes. C’est bien évidemment cette notion de « jugement des âmes » qui nous met sur la piste de la transformation que propose Perséphone : elle nous place donc sur l’étroit chemin du passage de la nature à la culture.

Si la psyché de l’homme est incontestablement une construction culturelle, elle s’appuie sur un corps qui obéit quant à lui, aux forces de la nature. La conscience de ce lien doit permettre d’accompagner l’enfant au mieux dans son épanouissement. Au travers de ce combat entre les forces de vie et les forces de mort, le mythe nous invite à une réflexion sur le véritable sens de la vie à la fois d’une manière matérielle et pragmatique ce qui n’exclut pas la nécessité d’une interrogation métaphysique.

Ainsi pour Schelling, Perséphone est « la conscience originelle »[3] en puissance. Par conséquent, la puissance fécondante et créatrice de la terre rencontre, et doit rencontrer, un principe limitant qui permet à la fois cette respiration entre les saisons favorisant le rythme de la nature et qui se traduit chez l’homme par ce pouvoir de réflexion. Forces de vie et forces de mort se rencontrent dans un partage fécondant et conduisent par la limitation, à la naissance de la conscience.

Perséphone représente donc la première conscience qui s’arrache au sol fécondant de la terre-mère pour rejoindre un principe de jugement des actes des hommes.

Ce texte ne prétend certes pas faire le tour du mythe. Il y aurait ainsi beaucoup à dire sur cette relation exclusive entre une mère et une fille. Mais il m’a paru important de m’attarder sur le rôle manifeste des forces de mort y compris dans un domaine comme celui de l’éducation. Celles-ci apparaissent dès le premier instant dans l’entremêlement des forces de vie et sont le pendant indispensable au déploiement de l’existence. La Renaissance de la nature ne doit pas nous faire occulter que cette dernière est restée en sommeil durant ce long hiver.

Linda Gandolfi

 

1 Xavier Tilliette, La mythologie comprise, Schelling et l’interprétation du paganisme », éd. Vrin, 2002

2 Marie-Magdeleine Lessana, entre Mère et Fille : un ravage, Fayard, 2010

3 Schelling Friedrich W, Philosophie de la Mythologie, trad. A Pernet, Jérôme Milon, 1994

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