La question des rythmes scolaires

Le programme PISA, programme international pour le suivi des acquis des élèves, a révélé les mauvaises performances de la France en matière d’éducation scolaire. Même si les tests de PISA qui s’adressent à l’ensemble des pays mettent l’accent sur l’aspect pratique alors que le système d’apprentissage français est davantage orienté vers l’abstraction, les résultats sont tout de même à prendre en considération : la France se classe 22ème pour les mathématiques et la lecture et 27ème pour les sciences. Il ne s’agit pas bien évidemment d’entrer dans la compétition mais de constater surtout que la dégradation de l’école depuis plusieurs années a des conséquences directes sur l’apprentissage.

Pour pallier à cette dégradation le gouvernement a décidé de s’attaquer aux rythmes scolaires et plus particulièrement à la semaine de quatre jours dont la concentration est une spécificité française. Sur le site gouvernemental on peut lire : « La réforme des rythmes scolaires vise à mieux répartir les heures de classe sur la semaine, à alléger la journée de classe et à programmer les enseignements à des moments ou la faculté de concentration des élèves est la plus grande ».

La réforme prévoit une meilleure répartition des heures de travail en réintégrant une matinée d’école au choix le mercredi ou le samedi et surtout en libérant des heures chaque jour pour les consacrer à des activités jusqu’alors considérées comme extrascolaires : les activités artistiques ou la pratique d’un sport.

A l’heure actuelle, les professionnels sont plutôt défavorables à cette réforme mais il faut dire qu’ils étaient aussi défavorables en 2008 à la semaine de quatre jours. De leur côté, les parents qui se sont organisés notamment en occupant le mercredi de diverses activités ou, pour certains, en prenant un temps partiel, ne voient qu’un chamboulement très compliqué pour, au final, un bénéfice incertain.

Cette réforma va-t-elle dans le bon sens ?
On a évidemment le sentiment qu’elle n’est que le prélude à une nouvelle organisation du temps de travail qui va aller sans doute vers une harmonisation européenne avec notamment un raccourcissement des vacances d’été. Si le seul objectif est d’harmoniser et de faire comme les voisins, cela n’a effectivement pas grand intérêt. Si c’est le début d’une tentative d’élargir le cadre éducatif et d’ouvrir l’école, on ne peut qu’adhérer.

Pour comprendre ce qui se joue ou ce qui pourrait se jouer, il nous faut revenir en arrière à cette première réforme des rythmes scolaires qui a fait passer le jour de congé du jeudi au mercredi.

C’était en 1972. Le raccourcissement de la semaine avec l’allègement du samedi avait incité à déplacer le jour de congé au milieu de la semaine, sauf que le milieu de la semaine ouvrée n’est pas forcément un bon jour pour le repos. Judicieux calcul mais fausse note d’un point de vue symbolique. En effet, le jeudi est dans la tradition occidentale, le jour de Jupiter à savoir le jour du divertissement, Jupiter étant le Dieu de l’abondance et du plaisir dans la mythologie romaine. En revanche, le mercredi, le troisième jour en partant du lundi est le jour de Mercure, le Dieu de la relation, des activités intellectuelles et d’une manière générale de tout ce qui touche à l’intellect. Par ailleurs, si l’on considère les rythmes simples, on remarque que le rythme de trois jours est un rythme d’intégration :
– le premier jour, lundi jour de la Lune, est le jour de l’imaginaire où l’on pénètre en quelque sorte la réalité à partir d’une approche imagée,
– mardi est le jour de Mars, Dieu de la guerre et donc de l’action où l’on s’approprie volontairement le monde,
– et le mercredi est le jour de Mercure, donc jour où l’intégration intellectuelle a lieu.

Il n’était donc pas très malin de placer le jour de congé le mercredi, le jour du savoir par excellence, et c’est donc une bonne chose de réintroduire le mercredi matin dans la semaine (et non le samedi comme préconisé dans certains cas).

Ceci dit, le plus important ne réside pas dans la répartition des savoirs et ni même dans la fatigue des élèves. Le plus important relève du contenu des enseignements et de la manière dont ces contenus sont proposés.

En ce qui concerne le temps libéré dans la journée, les communes sont invitées à proposer des activités artistiques ou sportives. Là encore, on ne peut que s’en réjouir mais en regrettant que l’enseignement artistique, même intégré à la semaine, reste une discipline à part que l’on pratique dans les espaces de temps libres. Je prendrais ici quelques exemples avec notamment la musique qui était l’une des grandes disciplines enseignées par Kiron, le centaure chargé de l’éducation des Dieux dans l’Olympe. Chacun sait que l’apprentissage quel qu’il soit réclame de la rigueur notamment dans la répétition. En cours préparatoire, on apprend à lire en travaillant la lecture chaque matin : un petit peu tous les jours. Imaginons que chaque jour, les enfants puissent avoir une demi heure de musique, une demi heure de dessin et environ trois quart d’heure, une heure d’activité sportive (danse, judo, escrime… ou autre discipline) dispensés par des professionnels (pas forcement des professeurs) dont c’est la discipline et donc avec toute la rigueur nécessaire. Il est fort à parier que le taux de violence diminuerait aussitôt et que l’apprentissage en général s’en trouverait amélioré pour la simple raison que l’art maintient un lien avec l’Être profond. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Comment préserver l’innocence et la pureté de la sensibilité de l’enfant tout en lui ouvrant les portes d’une réalité qui va forcément recouvrir et assombrir cette sensibilité ? Comment maintenir un lien avec l’Être ? La résistance des enfants au bourrage de crâne scolaire, la violence qu’ils manifestent encore tout jeune à la défaillance des parents montrent que quelque chose est à l’œuvre au cœur même de la désobéissance.

Le monde a changé, les enfants ont changé et le temps où le maître était posé sur son piédestal du fait même de sa fonction est un temps révolu. Mai 68 est passé par là mais pas seulement : l’accélération des processus d’individualisation, le souci de liberté, l’éclatement des familles et la rupture dans les schémas de transmissions rendent les enfants d’aujourd’hui à la fois plus sensibles et plus réactifs. Dolto disait que les enfants sont les pédagogues des parents : je dirais qu’ils le sont plus que jamais eux qui voient se profiler le monde de demain dont ils vont être les acteurs. Alors écoutons-les parler : écoutons ce qu’ils nous disent au travers de leur corps (voir lettres 24 et 25 « catalogues de conseils à ne pas suivre ») mais aussi au travers de leur exigence de structure. Ne leur donnons pas notre médiocrité. Ils méritent l’excellence : les meilleurs maîtres, c’est-à-dire non pas ceux qui ont avalé un savoir mais des gens qui savent se remettre en cause et qui comprennent les enjeux de demain. Comment me direz-vous ?

Encore une fois en ayant le courage de changer les structures :

  • Ouvrons l’école à d’autres acteurs :
    Une maman d’élève qui a assisté en tant que représentante des parents à plusieurs réunions entre le Maire de son arrondissement et les professeurs des écoles m’a rapporté l’opposition absolue de la Directrice et de l’ensemble des professeurs à laisser l’école ouverte à partir de 15h et à prêter les locaux au prétexte que les classes étaient un lieu d’enseignement et n’étaient pas faite pour des activités jugées non scolaires. Autrement dit, la mairie était en devoir de chercher des locaux alors que des dizaine de classes seraient fermées ! On mesure à quel point Françoise Dolto était en avance quand elle rappelait que l’école appartenait aux enfants et aux parents et qu’ils devaient pouvoir y venir à leur grès à toute heure de la journée ou de la nuit. C’est cette étroitesse des structures qui empêche aujourd’hui l’école de jouer son rôle.
    Toujours dans ce même esprit d’ouverture pourquoi ne pas faire plus appel au bénévolat, en période de restriction ? Beaucoup de gens à la retraite ne rechignerait pas à consacrer une journée par semaine aux enfants. Au Canada, afin de pallier aux difficultés rencontrées par les professeurs dans les lycées « difficiles », on a doublé les professeurs dans les classes. Pourquoi ne pas imaginer la présence d’un adulte ou deux adultes juste là en appui du professeur ? Rien ne vaut un regard extérieur pour se remettre en cause et améliorer les choses.
  • Permettons aux professeurs de changer de métier et de rejoindre les autres corps de fonctionnaires quand ils le souhaitent. On peut se tromper de voie, ce n’est pas grave. Beaucoup de jeunes professeurs motivés osent aujourd’hui parler de la démission de nombreux de leurs collègues. Ne laissons pas en place face aux enfants des personnes qui n’ont rien à leur apporter. Car il est bien évident qu’aujourd’hui, il ne s’agit plus des savoirs mais de la qualité de la transmission de ces savoirs qu’il s’agit. C’est le professeur qui est au centre de la question et il doit être en avance sur son époque et non à la traîne.
    Permettons aussi aux autres corps de professionnels de tous les secteurs de rejoindre l’enseignement. Ce sont des gens qui ont une expérience de la réalité et qui peuvent beaucoup apporter à une équipe enseignante. Tout cela ne coûte pas très cher, c’est juste une question d’organisation et de volonté de changement.

Si on veut que le monde de demain soit vivable donnons aux enfants ce que nous avons de meilleur. Si tout le monde est d’accord pour aller dans ce sens, alors nous aurons fait un pas vers la réalité et vers la sortie du narcissisme. Tous les combats sont vains à côté de celui-là.

Par Linda Gangolfi

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