Nexsletter n°34 : Comment libérer les enfants du poids du passé ?

 » Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.

Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. » Matthieu 10 : 24-36

La dénonciation des incestes dans les familles, l’agression sexuelle des enfants par les prêtres, le procès de Valérie Bacot qui, après 25 ans de torture morale et physique, a fini par tuer son mari, les nombreux féminicides aujourd’hui mis en évidence, … autant de faits qui ne peuvent nous laisser indifférents sur ce qui se passe dans les familles. Comment peut-on laisser de tels crimes se perpétrer à l’ombre des chaumières, dans un monde dit évolué ?

Certains diront qu’il s’agit certes de cas extrêmes, mais le fait qu’ils puissent exister montre que quelque chose ne se joue pas correctement dans les transmissions familiales.  Par ailleurs, il est difficile de parler d’exception quand on estime qu’un enfant sur dix est victime d’agression sexuelle.

D’où vient ce comportement abject dénué de toute morale ? D’où vient ce climat sexuel délétère ? Qu’avons-nous raté, nous qui, depuis plusieurs décennies, plaçons l’enfant au centre de notre vie, pour que nous découvrions avec horreur ces faits qui se déroulent dans les familles ?

De génération en génération, les situations se répètent et s’aggravent. Cette déshumanisation ne surgit pas de nulle part. Elle est le résultat d’une déperdition de la conscience qui laisse place à l’archaïsme le plus sauvage. Il est vrai que certaines prises de position surprenantes de Françoise Dolto laissent supposer qu’elle savait que les dysfonctionnements familiaux et particulièrement les incestes, étaient très fréquents. D’où peut-être son discours de banalisation et de dédramatisation que l’on peut bien sûr lui reprocher. Mais ce qui importe à ce jour est de savoir comment faire cesser ces déviations qui, depuis plusieurs générations gangrènent les familles.

Il est évident que ce n’est pas une éducation « bienveillante », des conseils de méditation et la « pleine conscience » qui vont résoudre de tels problèmes. Il est indispensable de s’attaquer à la racine de ce qui mine les relations familiales depuis tant d’années et qui passe totalement inaperçu y compris à ce jour ; en effet, le problème relève essentiellement de la sphère inconsciente. Ainsi, malgré leur meilleure volonté, les parents sont loin d’imaginer ce qu’ils génèrent auprès de leurs enfants.  Telle mère abusive malgré elle, car vraisemblablement abusée, a le sentiment d’être simplement attentive ; tel père, sûr de son bon droit car lui-même évincé durant sa propre enfance, prend systématiquement le parti de sa fille adolescente à l’encontre de sa femme alors qu’il ne réalise pas la charge affective qui inhibe son enfant ; telle mère qui s’acharne à refuser la garde alternée, aveuglée par ses propres peurs, ne mesure pas les conséquences de cette pression sur son enfant ; tel père, enfin qui se sert de son enfant pour se venger de l’abandon de sa femme… Chacun va avoir de bonnes raisons pour conforter sa position, raisons qui ne sont que des résistances à refuser de voir et qui, au fil des générations engendrent des situations de plus en plus malsaines.

A cela, il faut ajouter toutes les problématiques du quotidien qui mettent à rude épreuve l’équilibre des parents qui, n’étant plus en mesure de prendre le recul nécessaire, enferment l’enfant dans des réactions en chaîne incompréhensibles.

Comment sortir de ce cercle vicieux sans aller s’allonger sur un divan durant des années ?

L’individualisation a creusé de profonds sillons entre les individus qui sont aujourd’hui en capacité de s’appuyer sur leur propre jugement pour décider librement de leur existence, mais cela les exempte-t-il de suivre les règles et les grands principes de la vie ?

Le polythéisme grec puis le judéo-christianisme ont façonné l’âme humaine depuis plus de deux millénaires et de génération en génération, l’homme s’est forgé une intellectualité à toute épreuve. Est-il libre pour autant de faire ce qu’il veut et surtout de s’émanciper de tous les interdits ? La religion n’est plus assez puissante pour imposer ces règles et sans doute a-t-elle quelque peu failli à sa mission à vouloir les imposer sans explication. Faut-il pour autant nier que ces grands principes universaux existent ?

La psychanalyse a montré que la construction psychique obéit à des règles précises qui convoquent les réactions inconscientes de chacun. Ces principes qui régissent la vie ont été repérées par les Grecs de l’âge classique au moment où l’homme s’émancipait des mythes pour construire une psyché individuelle. En lisant le mythe d’Œdipe dans la tragédie de Sophocle, Freud a compris que ces tendances étaient universelles et qu’elles constituaient la première trame psychique que l’homme allait devoir rendre consciente pour trouver sa liberté. Ainsi il a insisté sur les tendances incestueuses montrant qu’elles sont implicites au début de la vie, au moment où la libido de l’enfant est entièrement tournée vers la mère et que la liberté va venir du détachement progressif et de l’investissement des objets non sexués.

Ce mouvement parfaitement exploré par la psychanalyse est loin d’être simple et réclame un effort de la conscience qui, s’il n’est pas fait, aboutit à des situations désastreuses dénoncées aujourd’hui. Car cette tension ontologique qui sollicite une conscience de ce qui se joue dans la relation possède aussi une valeur transgénérationnelle qui s’inscrit dans un vaste champ évolutif de l’humanité.

Dans la mesure où la société n’est plus à même de contenir les limites nécessaires à cette construction, il appartient aux individus de les réfléchir. Une telle démarche est certes complexe, mais elle est aussi porteuse d’un élan de liberté tout à fait nouveau. Ainsi, derrière les situations relationnelles familiales se profile un questionnement qui vient répondre d’une certaine manière à l’énigmatique injonction chrétienne :

« Je ne suis pas venu porter la paix dans les familles, mais l’épée ».

Cette injonction incompréhensible prend tout son sens à la lumière de ce que nous vivons aujourd’hui et qui implique de « voir » ce qui ne se voit pas et de libérer les enfants du poids du passé de leurs parents. Il ne s’agit certes pas de changer artificiellement de comportement mais de repenser sa position vis-à-vis de l’enfant en fonction des connaissances actuelles sur le développement :

Qu’est-ce qu’être mère ? Qu’est-ce qu’être père ? Qu’implique l’éducation d’un enfant ? Comment favoriser son imaginaire et attiser sa curiosité tout en contenant ses débordements ? Des questions fondamentales qui mettent au centre de l’éducation et pour chaque parent la question du « Qui suis-je » de Socrate. La compréhension des enjeux de l’évolution est plus que jamais au cœur de l’interrogation des parents.

Le christianisme a longtemps accompagné l’homme sur le difficile chemin de cette liberté, l’invitant à réfléchir à ses actes, l’invitant à se dessiller les yeux et à entendre autre chose derrière les mots. Mais l’heure n’est plus à l’obéissance passive et à la peur des conséquences. L’heure est à la compréhension de ce qui se joue dans les familles — chrétiennes ou pas —, et qui répètent les scénarios mythiques sans en avoir conscience.

Il ne s’agit pas d’un manque d’amour, mais d’un manque de conscience. Les replâtrages comportementaux sont dangereux car ils fonctionnement assez bien et masquent les véritables problèmes. Seule une interprétation symbolique des situations permet d’avancer et de comprendre qu’au centre de ces problématiques, c’est la liberté qui est en jeu. Autant de blessures et de questions qu’il nous faut aborder avec courage.

Nous sommes tous les enfants de l’éducateur Chiron, c’est-à-dire qu’il y a une possibilité en chacun de nous de comprendre ce qui l’aliène. Quel mythe rejouons-nous ?

Linda Gandolfi

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